Ce texte a servi d'introduction à la présentation des peintures à la galerie Carvallo & Labori, en mars 2003 à Barcelone.
Pour un peintre qui a choisi d'être aveugle, il est fatal qu'à un moment ou autre son regard croise celui de saint Thomas. Ce saint - également appelé Didyme (le «jumeau» : autant dire le vivant reflet du miroir) - est connu, nous dit-on, pour ne croire que ce qu'il voit. Mais c'est faux. Saint Thomas ne croit que ce qu'il touche : pour paraphraser Camus, «même humiliée, la chair est sa seule certitude»1.
Il est également à noter que passé l'épisode de l'incrédulité, saint Thomas disparaît, comme un témoin gênant. Arthur Cravan des évangiles, on rapporte l'avoir vu prêcher chez les Mèdes et les Perses, bâtir un palais à un roi, baptiser un mage, succomber au martyre à Mailapur en Inde, à moins que ce ne soit vers la côte d'Ormus... Ou bien a-t-il fini ses jours fakir, marchant sur des clous à Mozoul ou vache sacrée à Calamine ? De source sûre, on ne l'a plus jamais revu.
|
Tout au long de mon parcours aveuglé, de bonnes âmes n'ont cessé de me demander si, VRAIMENT, je n'ouvrais à aucun moment les yeux lorsque je peignais. M'est venue alors l'idée d'une série qui répondrait à sa façon à l'incrédulité des regardeurs. Des autoportraits photographiques, pris pendant la réalisation, les yeux bandés, dans l'atelier, de dessins à l'aveugle de paires d'yeux furent baptisés2 «saint Thomas».
Dans la foulée, je découvris un tableau peu montré et peu vu du Caravage - «L'incrédulité de saint Thomas» - et pour cause ! On y découvre un saint fourrant le doigt dans le Christ, cette plaie, dans un bruit de va-et-vient et de succion qui donne une mine étonnée aux témoins de cette étrange pénétration du mystère de la foi.
C'est ce bruit que j'ai souhaité vous donner à voir dans les peintures à l'aveugle tirées de ce tableau.
Marcel Bataillard, Octobre 2002
1 Albert Camus in «Le mythe de Sisyphe»
2 Les photographies, tout comme les dessins portent le nom de «saint Thomas»
|