noli me tangere

Soigner l'œil en l'embaumant, voici le prodige d'une simplicité biblique que l'on peut accomplir à partir d'un arbuste communément désigné comme «Herbe de sainte Catherine». La susnommée à l'origine de cette appellation, condamnée au supplice par un empereur romain à qui elle s'était refusée, fut auréolée après avoir été sauvée par un spectaculaire Deus ex-machina : la roue se brisa sur son corps et les pointes censées la déchiqueter aveuglèrent ses bourreaux.

A l'occasion, cette plante curative est également connue en tant que «Herbe de sainte Lucie», du nom de cette martyre qui, s'étant arraché les yeux afin de rester vierge, son futur époux alors s'en détacha, obtint de Dieu qu'il lui rendit la vue en remerciement de sa fidélité au Seigneur.

On ne savait déjà plus à quel saint se vouer et voilà que tout se complique encore si l'on se réfère à la version latine : l'espèce guérisseuse, qui laisse échapper sa semence au moindre contact sur sa tige, est alors baptisée «Impatiens noli-tangere», faisant la part plutôt belle à la prostituée repentie Marie-Madeleine. En effet, d'après de nombreux disciples dont les témoignages convergent, à peine ressuscité Jésus apparut à la pècheresse qui l'avait d'abord pris pour un jardinier. Lorsqu'elle eut enfin reconnu son erreur et son Maître, elle voulut l'étreindre. La repoussant alors de la main, d'un geste froid qui fit florès quelques siècles plus tard quand les paparazzi de tout poil tentèrent de saisir l'intimité d'intouchables idoles, il lui asséna, raide et définitif : «Noli me tangere*».

Quelques heures plus tard néanmoins, il laissa saint Thomas, qui n'en crut pas ses yeux, introduire un doigt dans sa plaie.

Ceci n'explique cependant pas pourquoi «Noli me tangere» est le nom savant, en outre, d'un ulcère qui ne cicatrise jamais, que rien ne guérit, pas même un embaumement.


Si l'on voulait cultiver visuellement ces errances lexicales, un ensemble - composé d'une canne blanche qui ne manque pas à la pelle et s'enfile de barbelés non loin d'une photo volée qu'une obscure et piquante citation reposant sur un essuie-main met en lumière - seul y suffira-t-il ?

Marcel Bataillard

* en français : «Ne me touche pas.», in Évangile selon saint Jean, chapitre 20, verset 17.